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Les AMAP : espoirs et désillusions

Les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne relèvent d’une articulation ville-campagne. Les consommateurs sont essentiellement urbains (sans doute parce que dans les campagnes persistent des réseaux d’échange et de solidarité ancrés dans le temps et qui n’ont pas besoin de se formaliser, comme pour retrouver un arrière-goût de ce qui a été perdu), tandis que les producteurs sont évidemment en grande majorité en zone rurale ou périurbaine.

Les AMAP sont des systèmes de production et de distribution alternatifs qui mettent en lien direct des agriculteurs et des consommateurs. Un producteur propose chaque semaine à un ensemble de consommateurs adhérents de l’association, un « panier » de produits dont la composition est fonction de la production et aussi de ses irrégularités. Les consommateurs s’engagent à acheter le panier toute la durée de la saison et à la prépayer, ce qui garantit au producteur l’écoulement de sa récolte et son revenu. Le producteur quant à lui garantit aux consommateurs la fraîcheur des produits et un mode de production respectueux de l’environnement. L’idée est donc de mettre en lien direct des producteurs et des consommateurs, voire dans certains cas de remettre en cause cette distinction. Ensemble, ils s’organisent à la fois pour obtenir une alimentation saine, goûtue et suffisante, et pour garantir une certaine sécurité aux producteurs largement en position de faiblesse face à l’industrie agro-alimentaire. C’est donc un contrat solidaire, basé sur l’engagement financier des consommateurs. L’association quant à elle repose essentiellement sur l’implication des bénévoles.

L’origine des AMAP diffère selon les versions. Pour Lamine, « dans cette diversité, une constante : un couple de fermiers accortes, Denise et Daniel Vuillon, leur ferme d’Olliaches, symbolique non seulement parce que c’est celle où fût fondée la première AMAP au printemps 2001, mais aussi parce qu’elle fut longtemps menacée par la création d’une ligne de tramway et plus largement par l’urbanisation galopante »1. Cette expérience, initiée aussi par ATTAC, est influencée par les Communauty Supported Agriculture (CSA) des Etats-Unis (préachat de la récolte par un groupe de consommateurs). Il en existe des semblables au Japon également depuis longtemps. Ce type d’initiatives aurait été rapporté suite à un voyage aux Etats-Unis de ce couple de fermiers.

Tout le monde s’accorde à dire que les AMAP ont aujourd’hui le vent en poupe. Les interrogations sur l’alimentation industrielle, les évènements type « vache folle » ainsi que la médiatisation de certaines luttes (contre les Organismes Génétiquement Modifiés par exemple), en lien avec le développement des préoccupations écologistes, en sont probablement les principaux vecteurs. « A l’automne 2007, il y a plus d’une centaine d’AMAP en PACA, la région fondatrice, une cinquantaine en Ile-de-France, région où la demande citadine est également marquée, de 70 à 80 en Midi-Pyrénées et en Rhône-Alpes, beaucoup moins dans certaines régions soit plus rurales, soit où la dynamique n’a tout simplement pas « pris » »2. En tout, il y aurait de 500 à 700 AMAP en fin d’année 2007, concernant environ 100 000 consommateurs et plusieurs centaines de producteurs, ajoute Lamine3. On peut estimer que le nombre a encore augmenté aujourd’hui. Ce succès est aussi une de leur limite : des listes d’attente de consommateurs existent face au nombre restreint de producteurs prêts à franchir le pas de cette démarche. Le succès qui amène des consommateurs est bien plus rapide que celui des producteurs. Par ailleurs, leur succès peut faciliter certaines dérives sur lesquelles nous reviendrons.

a) L’AMAP d’Hérouville-Saint-Clair et « les Paniers de la Dives »

L’AMAP d’Hérouville est en fait un site amapien qui dépend des « Paniers de la Dives », et n’est pas une association indépendante. Sur les dix-neuf AMAP répertoriées sur le site des AMAP du Calvados en 2011, sept dépendent de l’association des « Paniers de la Dives ».

Si la convivialité et le refus de l’acte de consommation classique sont annoncés comme principes dans les AMAP, la réalité peut être toute autre. En arrivant dans la cave prêtée par un associé pour la distribution des paniers, il semble que le moment de partage soit largement remplacé dans cette association par une reproduction d’achat/vente presque classique. Les amapiens viennent récupérer leur panier chacun leur tour et repartent immédiatement. Ils ne font que se croiser, et pour ce que nous en avons vu, il existe très peu d’interactions entre eux. D’ailleurs, pour certains, ils ne se connaissent pas entre eux.

Dès le départ, l’organisation de l’association semble opaque, pas seulement pour nous, mais aussi pour les bénéficiaires/bénévoles qui gèrent à tour de rôle la distribution des paniers. « J’ignore beaucoup de choses sur le fonctionnement au « haut niveau » », confirme l’une des bénévoles. Pour cause,  l’AMAP d’Hérouville-Saint-Clair n’est qu’une sous-division de l’association des Paniers de la Dives. Cette dernière s’est séparée en plusieurs entités territoriales, à la fois pour conserver la proximité chère aux AMAP, mais aussi pour faire face à l’afflux de gens intéressés par la démarche. En 2004, date de création de cette association, vingt-cinq familles, trois producteurs biologiques (légumes, pommes et œufs) et un boulanger bio sont de la partie. En 2011, sept AMAP différentes dépendent des Paniers de la Dives, de vingt à trente familles chacune, pour un total d’environ deux-cents familles. Et beaucoup de familles sont sur liste d’attente…

Il y a une assemblée générale annuelle. Un Conseil d’Administration dirige l’association, conseil qui se réunit au moins une fois par trimestre. Celui-ci est composé des membres élus du Bureau (président, secrétaire, trésorier) et des délégués mandatés par chaque AMAP local. La participation est inégale, certains étant très investis, d’autres beaucoup moins, et très souvent les nouveaux venus témoignent d’une absence de connaissances sur l’association et de difficultés pour entrer de plain-pied dans le fonctionnement des Paniers de la Dives. En fait, le fonctionnement de l’association semble en partie délégué à quelques uns, et, plus grave encore, la connaissance des modes de production et la provenance des produits du panier sont parfois mal connus : certains consommateurs ont été dans l’incapacité de nous répondre. Or, si un seul principe des AMAP devrait être conservé, ce serait probablement celui-là. Mais cette critique ne doit pas être généralisée. L’association des Paniers de la Dives peut parfois sembler se rapprocher d’un quasi-appareil associatif, avec la bureaucratie qui va avec. Toutefois, les Paniers de la Dives conservent largement un fonctionnement associatif et horizontal. On peut dire que s’y mêlent une certaine forme de centralisation et une sorte de fédéralisme inachevé.

Le fait de se regrouper au sein d’une même association pour différentes AMAP, qui conservent une certaine autonomie, permet aussi de se partager les mêmes producteurs. Pour les producteurs, cela leur permet de vendre davantage sur le réseau AMAP, voire de ne plus passer par les circuits classiques. S’il y a des dérives de bureaucratisation, il y a des avantages à se regrouper : « partage de ressources, outil commun de commande, économie de temps de traitement des commandes, entraide entre groupes… »

L’association des Paniers de la Dives demande aux adhérents de s’acquitter d’une adhésion annuelle de 10E, ou de 5E à partir du mois de juillet. Ces cotisations sont la seule source de financement dont dispose l’AMAP, qui est totalement indépendante économiquement. Les commandes sont pour un trimestre au minimum, et sont faites en début de trimestre sur le site du réseau des « Paniers de la Dives ». Les commandes sont donc planifiées. Toute annulation est impossible. Le fait que les commandes se fassent par ordinateur peut cependant exclure de fait une partie de la population. Un ordinateur a un coût non négligeable et la connexion Internet aussi. Les règlements s’effectuent par chèque en début de trimestre. Il est toutefois possible de payer en trois fois les commandes de légumes. Les livraisons sont hebdomadaires, et ont lieu tous les vendredi soirs entre 17H30 et 18H30 à Hérouville-Saint-Clair. Les adhérents viennent dans ce local chercher leur panier.

Les tarifs sont les suivants : 10E le panier de légumes pour la semaine, 3,15E le pain de 750g, 2E le litre de jus de pomme, 2,02E les six œufs, 3,25E le camembert, 2,25E le beurre de 250g, 2,25E le chèvre frais, 7E le pot de miel de 1kg, 6,20E le pain d’épice, 1,10E le litre de lait demi-écrémé. Il y a parfois des achats groupés de viande bio sous vide. Les comparatifs avec les supermarchés montrent une différence nette : 1,40E le litre de jus de pomme (concentré), 1,65E les six œufs (plein air), 1,50E le beurre de 250g, 0,80E le litre de lait etc. Les prix de l’AMAP sont plus chers que les légumes conventionnels, mais ils restent très concurrentiels quand nous prenons des produits bios de supermarché comme comparatif. C’est l’agriculture biologique qui est plus chère, pas la démarche associative « AMAP ». Au contraire, elle semble convenir tant aux consommateurs et aux producteurs. Pour autant, on est loin d’une accessibilité large… Les plus pauvres en sont clairement exclus.

Un producteur des Paniers de la Dives témoigne d’une relation entre producteur et consommateur différente : des visites à la ferme sont organisées, il y a une participation des volontaires aux travaux agricoles et aux récoltes, des journées festives sont organisées… « Ce n’est pas un simple rôle de consommateur. Il y a des échanges avec le producteur et les autres consommateurs. Ceux qui sont consommateurs ne restent pas longtemps ». Voilà qui relativise les critiques émises préalablement.

Toutefois, le « militantisme » tend à décroître avec le succès grandissant des AMAP. Un producteur y voit des aspects bénéfiques, notamment en terme de reconnaissance et de développement : « le cercle des militants s’est élargi. On a davantage des gens qui sont plus conscientisés par l’environnement que la santé au sens strict. Autant auparavant, il y avait surtout des militants associatifs, maintenant c’est un mouvement de fond qui se poursuit, via des partenariats avec certaines municipalités ». Mais il ajoute aussi qu’il y a une baisse des activités plus militantes qui avaient lieu au début, comme des débats et des projections de documentaires. L’aspect le plus politique de la démarche s’efface, les activités se resserrant sur le seul aspect de consommation alternative. On peut donc dire que les bénéficiaires des paniers restent largement des consommateurs, et les AMAP restent pris dans le prisme de l’économie classique.

Le fait qu’une partie non négligeable des courses de la semaine soit déjà empaquetée, prête à être récupérée, et disponible en une seule fois dans un même lieu, n’est pas étranger au succès des AMAP. Le gain de temps vient tout autant jouer dans les motivations de certains consommateurs que celui sur la qualité des aliments. Quant aux motivations politiques, sociales et écologistes, elles sont largement mises au second plan. Comme nous le disait un amapien, « en plus, c’est écolo et ça aide les petits producteurs ». L’important ici est bien le « en plus » qui fait passer au second rang les valeurs de l’association, et donne la primauté à « l’intérêt à » utilitaire. Certes, on pourrait dire que le succès des AMAP vient justement de la concordance entre les intérêts particuliers des amapiens et les valeurs. Il est évident que l’importance de la dimension politique, du sens donné aux actions et aux pratiques réellement démocratiques au sein d’une association libre, ne doit pas faire oublier naïvement les logiques d’intérêt. Mais on peut tout aussi bien considérer qu’ici, la démarche politique se trouve dénaturée en passant au second plan.

Cette AMAP montre les risques de dysfonctionnements de ce réseau AMAP qui se voulait politique au départ. Aujourd’hui, il ne s’agit quasiment plus que de commander des paniers « bio » de chez soi, par ordinateur. Le succès des AMAP a occulté la dimension la plus (anti)politique.

b) Groupe d’Achat Solidaire des Pays Lorrains et AMAP du pays nantais

Nous allons voir à travers deux autres exemples la confirmation des contradictions dans lesquelles les initiatives amapiennes peuvent tomber.  L’exemple du Groupe d’Achat Solidaire des Pays Lorrains, dans le bassin de Longwy, montre aussi les limites de l’économie solidaire et la permanence des activités dans les catégories économiques et inégalitaires du système dominant. Un témoignage paru dans Courant Alternatif n°198 de mars 2010 rapporte qu’à aucun moment ce qui devait être une AMAP à l’origine ne s’est interrogée sur les modes de production et de consommation en général ou sur les inégalités : « leur seule affirmation : « je ne veux plus manger de produits chimiques », j’ajoute : comme tout le monde »4.

Et surtout, à aucun moment la question des conditions de travail des salariés dans l’agriculture française, même et surtout en « bio », n’a été abordée. Encore moins des volontés de se diriger vers des pratiques d’autoproduction. Ce témoin, acteur du projet, de continuer : « l’être humain a ses contradictions qui dénote une certaine démarche individuelle et individualiste »5.

Face aux difficultés d’approvisionnement (absence de maraîchage « bio » localement), l’AMAP de 130 adhérents se transforme en Groupe d’Achat Solidaire et va commander les produits à des organismes labélisés de commerce équitable et en Belgique. Outre la contradiction du fait du transport nécessaire, cela va alourdir considérablement l’organisation interne. Deux personnes sont embauchées en contrat précaire, tandis que des marges de 15% sont établies sur chaque produit, déjà d’un certain coût, pour faire face aux enjeux financiers. Le prix des denrées augmente rapidement, réinstaurant des inégalités et de l’exclusion. Clairement, les classes populaires sont absentes de l’association.

Par ailleurs, les adhérents vont d’autant plus reproduire une attitude de consommation qu’ils ont délégué l’organisation aux deux salariés. Une contradiction pour une association qui incite à devenir un « consom’acteur ». L’auteur de l’article compare alors le GAS à la grande distribution, certes en plus petit, mais qui reproduit les mêmes logiques : salariés précaires, consommation « passive », transport, marges etc.

D’autres initiatives réussissent mieux. Mais voilà un exemple qui démontre les limites de l’économie solidaire quand elle ne questionne pas le système capitaliste dans son ensemble et reste dans une sorte de démarche minimaliste « à la mode ». Surtout qu’elle ne vient que s’ajouter à la consommation dans les supermarchés pour les adhérents, du fait de la faible fréquence et diversité des paniers distribués.

La revue Z (n°4, automne 2010) nous offre un deuxième exemple. Lors de leur enquête à Notre-Dame-des-Landes et aux alentours, les auteurs sont allés à la rencontre de plusieurs AMAP de la région nantaise. Ils y découvrent le même apolitisme et les mêmes dérives qu’à Longwy. Une association nantaise, la Coopérative participative, lance un appel aux AMAP de la région (il y en a 62 en 2009, ce qui dévoile l’engouement pour ces initiatives) pour s’opposer au projet d’aéroport international à Notre-Dame-des-Landes. Celui-ci menace en effet d’expulser une centaine de paysans. Nous sommes donc bien dans une démarche de « maintien de l’agriculture paysanne »… Pour autant, une seule AMAP suit cet appel6. Voilà qui montre bien l’apolitisme de ces initiatives d’économie solidaire.

Et là encore, ce n’est pas sans lien avec des attitudes de consommation que dénonce un boulanger qui livre son pain dans plusieurs AMAP : « C’est dommage, c’est plus un mode de consommation qu’un mouvement politique ou qu’un véritable engagement. Ca arrange bien les amapiens de venir chercher un panier plutôt que d’aller au marché, ou d’aller dans un magasin. C’est déjà mieux que d’aller en grande surface, mais le comportement des gens n’est pas toujours très différent : ils viennent, prennent leur panier et se cassent »7. Cet état de fait est confirmé par un paysan qui connaît le réseau des AMAP dans le bocage normand : « les amapiens, c’est une nuée de sauterelles ! Ils débarquent, prennent leur panier et repartent. » L’articulation ville/campagne et l’amoindrissement de la séparation producteur – consommateur en prennent un sacré coup !

Par ailleurs à Nantes, cet apolitisme est peut-être renforcé par une certaine remise en cause de l’indépendance des AMAP. Les distributions sont souvent faites dans les écoles municipales afin de développer la « clientèle », à la demande de la Mairie. Le succès des AMAP suscite l’intérêt des politiques, et de fait entraîne des menaces d’instrumentalisation et, en tout cas, le fait de faire face à des stratégies politiciennes de récupération à court terme. De nombreux projets de réaménagement urbain Haute Qualité Environnementale intègrent le développement d’AMAP, de manière verticale, oubliant l’histoire et les valeurs de celles-ci comme étant constituées par les personnes elles-mêmes, et de façon indépendante de pouvoirs publics. C’est le cas par exemple avec le projet de construction du nouvel aéroport international de Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Autant de questions et de fragilités qui risquent de faire bifurquer les AMAP dans un circuit alternatif de l’économie qui reproduit pourtant les mêmes tares. Le fait que le rapport marchand entre deux entités séparées, producteur et consommateur, soit maintenu fermement ne vient-il pas condamné les AMAP aux dérives ? Le succès des AMAP, effectif en terme de développement toujours croissant, conduit en tout cas à un bilan en demi-teinte, si on en croit les quelques exemples pris ici. Le succès s’accompagne de dérives, d’un rétrécissement de la portée politique et d’un éloignement avec les mouvements sociaux.

Pour autant, ce mode d’échange alternatif améliore la qualité de l’alimentation (pour ceux qui peuvent…) et maintient des paysans sur leur terre. « C’est encore ce qu’il y a de moins pire ! Et puis, il n’y a pas le choix, il faut bien vivre », rappelle un paysan envisageant d’écouler sa production par le réseau AMAP. Faute de mieux, ce n’est peut-être déjà pas si mal…

—-
1 Claire LAMINE, Les AMAP, Yves Michel, 2008, page 17
2 ibid, page 11
3 Ibid, page 13
4 Courant Alternatif n°198, mars 2010, page 14
5 Ibid, page 14
6 Revue Z n°4, automne 2010, page 45
7 Ibid, page 46
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