
Brève discussion de
quelques pratiques alternatives urbaines…
Depuis quelques années (ré)émergent des expériences d’implantation rurale ou péri-urbaine. Il peut s’agir de choix individuels qui convergent vers un même espace territorial où se constitue assez rapidement un ou des réseaux ou bien d’implantations directement et immédiatement collectives.
L’installation en campagne peut offrir effectivement des avantages en terme de qualité de vie, de prise de distance d’avec la société de consommation et aussi d’avec le salariat, d’auto-production alimentaire et/ou énergétique, d’auto-construction ou de rénovation écologique, d’habitat léger (cabanes, yourtes, mobil-homes…), de réseaux d’entraide, d’échanges de biens, de produits, de coups de mains, de savoir-faire techniques, de lieux où organiser ponctuellement des rencontres libertaires régionales… Ces implantations en campagne peuvent aussi avoir parfois des inconvénients : isolement, absorption dans le travail (quand bien même il n’est pas salarié !), éloignement progressif d’avec les milieux militants urbains d’origine… D’où l’intérêt d’essayer de penser les liens villes/campagnes et aussi les liens entre les différentes expériences d’implantation rurale… ce qui n’est cependant pas l’objet de cet article.
Également se pose la question de la mise en place de pratiques alternatives urbaines dans nos milieux car, évidemment, la majorité des camarades ne souhaitent pas forcément s’installer en campagne… ou n’en n’ont pas les moyens ou l’opportunité.
En ville aussi se pose la question de l’autonomie pratique, de l’entraide quotidienne, la question de la prise de distance d’avec la consommation capitaliste et d’avec le salariat (c’est à dire la nécessité de vendre sa force de travail, et son temps, aux capitalistes ou à l’État, pour obtenir en contrepartie de cette vente une certaine quantité de cet équivalent général appelé argent, ce afin de faire face à l’actuelle monétarisation généralisée des conditions de vie)…tout en améliorant un tant soit peu ses conditions d’existence matérielles. Explorons donc quelques pistes concrètes…
Les coopératives de consommation : L’idée est de réunir, ponctuellement et/ou régulièrement un certain nombre de camarades pour se procurer collectivement un certain nombre de produits, la plupart du temps alimentaires, auprès de petitEs producteurs/rices locaux/les travaillant individuellement, en coopérative de production ou dans un cadre familial (perso le fait de démarcher des maraîcherEs salariant des ouvrierEs agricoles me défrise). L’idée est de privilégier évidemment le bio et le local et aussi, bien sûr, des producteurs/rices qui sont dans le mouvement ou proche de lui. L’achat groupé peut aussi éventuellement permettre une petite baisse de prix. Il peut y avoir aussi des coups de mains collectifs auprès des producteurs/rices en échange de produits ou d’une possibilité de glanage.
Les coopératives d’outillage : Là encore un certain nombre de camarades s’associent pour mettre en commun des outils qu’ils possèdent ou en acquérir collectivement. Ce type de coopérative peut être généraliste (outillage électro-portatif pour l’essentiel) ou plus spécialisé (outillage automobile par exemple). Les outils servent en général assez irrégulièrement et les sommes dépensées dans leur achat peuvent vite grimper alors que s’associer avec, par exemple, 10 personnes, permet d’avoir accès à une dizaine d’outils pour un coût financier très réduit individuellement (le prix moyen d’un outil en gros).
Achats groupés d’objets précis : Cela concerne des objets utiles mais qu’on est loin d’utiliser quotidiennement, ça peut être une machine à coudre, de l’électro-ménager culinaire (un service à raclette, un gauffrier …), une petite remorque, une grande tente ou une bagnole ou un petit utilitaire acheté et assuré à quelques unEs sous couvert associatif. Ce type de pratique se fait en général en petits groupes plus ou moins affinitaires, des gens qui se connaissent, se croisent régulièrement, vivent proches les uns des autres. La collectivisation d’un bien à usage occasionnel permet des économies financières parfois conséquentes.
Réseaux de récupération et d’échanges : Ils peuvent concerner de la bouffe invendue, du petit ameublement, des objets divers ayant une valeur d’usage, des fringues, de la vaisselle récupérée par connaissance ou dans les encombrants ou de l’huile de friture pour faire rouler les voitures diesels… Ces récupérations peuvent suivant les cas donner lieu à partage, distribution, échanges ou prêts…Souvent ces récups se font irrégulièrement et informellement, elles pourraient aussi éventuellement se faire plus collectivement et systématiquement…
Bourses du travail : Sous des formes plus ou moins formalisées ou informelles, cela consiste à se repasser ou à faire connaître des plans concernant des petits boulots divers, ponctuels, saisonniers ou réguliers. Ça peut servir dans les cas où des camarades ont besoin de gagner un peu de fric.
Jardinage : Cela peut être de l’incrustation individuelle ou en petits groupes dans des jardins associatifs, la recherche individuelle ou en petits groupes de terrains où cultiver un potager chez des particuliers en échange d’une partie de la production ou de coups de mains pour l’entretien du terrain ou le squattage de petits terrains vides (cours d’immeubles, coins de fac, jardins de baraques abandonnées…).
Mutuelles de fraudeurs/euses : Des usagerEs réguliers des transports en communs s’associent pour mettre en place une caisse collective permettant de payer les amendes.
Échanges de savoir : À l’occasion de travaux, d’une réparation de bagnole, ou de vélos etc… on invite les gens à filer un coup de main tout en apprenant des savoirs techniques qui peuvent s’avérer utiles, économiques et précieux. Ça pourrait se faire plus que cela ne se pratique actuellement dans notre ville.
Colocations : Plutôt que vivre chacunE dans son petit coin, on se regroupe affinitairement pour vivre dans un grand appart ou mieux encore une maison. Ça coûte souvent moins cher (ou en tout cas pas plus) tout en permettant souvent de vivre mieux. La coloc permet aussi l’achat groupé d’objets précis dont les colocataires peuvent avoir un usage régulier (machine à laver, téloche, ordinateur, vélo ou bagnole sous couvert associatif…), ce qui permet là encore des économies parfois substantielles et elle facilite aussi les possibilités de récups alimentaires et d’une manière générale les pratiques d’entraide entre colocataires. Les maisons sont à privilégier car elles peuvent offrir des jardins où cultiver un potager, des garages ou des petites dépendances où stocker du matos militant encombrant (atelier sérigraphie, matériel de cantine par exemple), des objets utiles à donner, où animer éventuellement des petits ateliers (bricolage, réparation de vélos…). Il y a bien sur aussi la possibilité éventuelle, mais souvent précaire (en terme éventuellement de condition de vie et/ou de durée d’installation), du squat d’habitation.
Voilà un petit tour d’horizon non exhaustif de quelques alternatives en milieu urbain praticables sans trop de difficultés un peu partout. Certaines se pratiquent déjà à Caen, d’autres sont en projet.
Quelques précisions :
Ces pratiques alternatives peuvent être très informelles, ou plus structurée (via des réunions régulières, une caisse collective, une charte de fonctionnement voire une façade associative légale). Elles peuvent être très affinitaires ou assez largement ouvertes. Certaines de ces pratiques n’intéresseront que peu de gens, d’autres en regrouperont beaucoup plus.
Elles permettront à une partie d’entre nous de vivre mieux, de moins travailler (un peu moins), d’avoir un peu plus de temps et, en même temps, du temps, du temps, elles nous en prendront aussi. Attention donc aussi à ne pas se trouver complètement absorbéEs par ces activités.
Je pense à ce propos qu’il ne faut pas tant rechercher la création de grosses coopératives ou de grands réseaux, lourdEs à autogérer, que la multiplication décentralisée d’initiatives de taille petite ou moyenne, regroupant de quelques personnes à 20 ou 30. Une petite trentaine de participantEs me paraît actuellement (au vu de mon expérience locale, donc limitée) être un horizon raisonnable. Au delà, j’ai tendance à craindre que cela entraîne une charge trop importante en terme d’énergie, de temps, de travail, de coordination et de liaison… en l’état actuel du mouvement ici. Il me paraît évidemment possible, en théorie comme en pratique, de mettre en place des initiatives bien plus larges numériquement parlant mais cela ne correspond, à mon avis, tout simplement pas à nos possibilités/capacités locales actuelles.
À propos de capacité, j’ajouterai que le développement de ce type de pratiques est évidemment beaucoup facilité par l’existence de locaux (loués, achetés ou squattés) servant de lieux de réunion, de débat, de rencontre, de permanence, de proposition, d’organisation et de coordination, de stockage, de dépôt, de distribution… La question de la multiplication de lieux anarchistes ou radicaux en ville, et dans les campagnes proches, me paraît hautement souhaitable à bien des points de vue. Et cette question concerne l’ensemble du mouvement. C’est en vérité une question d’importance stratégique.
Quelques remarques plus générales pour conclure :
Le développement de ces pratiques alternatives permet un accroissement, relatif mais sensible, de l’autonomie pratique et technique du mouvement ET des individuEs qui le composent (ce qui ne peut que tendre à renforcer au passage notre autonomie politique).
Il n’y a évidemment pas de quoi se pâmer d’auto-satisfaction béate parce qu’un jardin, une petite coopérative de consommation ou une coloc entre radicaux/ales voit le jour. Cela ne change pas LA vie, mais cela aide à changer un peu la notre, ce qui en soi est déjà un début qu’il n’y a pas lieu de mépriser. Ensuite cela permet de passer de la théorie à la pratique, ce qui est toujours instructif (y compris théoriquement). Cela renforce le mouvement car il apparaît alors capable de passages à l’actes collectifs et constructifs. Cela contribue à rendre nos idées concrètes et donc partageables et popularisables, entre autres par l’exemple. Appelons ça de la « propagande par le faire ».
Ces pratiques sont des formes élémentaires de résistance et je pense qu’elles constituent un point de départ, parmi d’autres. On va du simple au compliqué, de l’élémentaire au composé, du petit au grand. Il y a des étapes qu’on ne peut négliger ou griller. Le développement de notre capacité collective à autogérer et populariser ces pratiques constitue une avancée vers le développement d’une capacité populaire à autogérer une nouvelle société.
Mais ces pratiques alternatives n’offrent pas en elles-mêmes une perspective révolutionnaire. Car, franchement, une bonne part de ces pratiques peuvent être aussi expérimentées sur la base de la simple démerde individualiste ou affinitaire, d’un citoyennisme altercapitaliste, d’un environnementalisme boboisant ou même d’un nationalisme pseudo-révolutionnaire puant le néo-fascisme…
Nous ferons de ces pratiques des pratiques à caractère révolutionnaire seulement si nous sommes capables de les combiner, de les articuler progressivement avec bien d’autres pratiques et formes de luttes, sociales, culturelles et politiques, autonomes et globalement antagonistes vis à vis de l’État et du capitalisme. Et là, on va avoir intérêt à cultiver collectivement notre intelligence politique, organisationnelle et aussi humaine… parce que ça sera intéressant, enrichissant mais également incontournable… et que ça va pas être de la tarte… parce que pour un même fond subversif on peut rencontrer bien des mises en formes possibles et parce que composer avec la diversité n’est jamais ni rassurant, ni confortable ni facile…















Commentaires récents