Vélo en ville : une révolution réservée aux bobos ?

En lisant la chronique « Cyclisme urbain » dans le cahier Sport et Forme du quotidien « Le Monde », je me suis rendu compte de la difficulté des journaux à circonscrire les enjeux de la pratique de la bicyclette en ville. Il est fort dommage que cet article se borne à la cohabitation entre véhicules et vélo, alors que le cyclisme urbain relève d’une éthique et d’un projet politique : la pollution, la santé, la gestion du trafic routier et la quête d’une meilleure qualité de vie.

Ainsi, Paul Smith, l’auteur de cette tribune, me laisse pantois en affirmant à la fin de sa chronique : « Les pistes cyclables sont-elles utiles? A Paris, on a tracé des lignes pour séparer les voies réservées aux voitures de celles allouées aux vélos et c’est une excellente solution, même si cela irrite les automobilistes lorsqu’ils sont pris dans les embouteillages. »

Certes, ce questionnement me semble nécessaire vu le nombre de cyclistes tués en ville (à Londres par exemple), mais l’approche me semble restrictive… Car si à Paris le « Vélib » facilite les ballades, les trajets relativement courts ou les rentrées de boîte de nuit, combien de personnes s’entassent dans les RER pour aller au travail ? Beaucoup. Dont une majorité qui vit en banlieue. Et combien utilisent toujours leurs voitures dans la capitale ?

Portland, ville « verte » ?

Pourtant, l’article débutait bien et posait les bonnes questions : « Mais, à l’origine, des villes comme Londres et Paris n’ont pas été conçues pour accueillir un flot de voitures et de camions pas plus qu’un mélange de véhicules à moteur et de bicyclettes. »

Effectivement, les grandes villes pollueuses rattrapent leur retard en matière d’environnement et se découvrent petit à petit une fibre écologique. A l’image de l’instauration du vélo-partage, qui a d’ailleurs plus de mal à s’exporter en banlieue… Pour découvrir la « révolution verte » et cerner les problématiques induites par le cyclisme urbain, il ne faut pas visiter la Tour Eiffel, ni Copenhague ou bien Amsterdam. Je vous propose plutôt de traverser l’Atlantique pour vous rendre à Portland, une ville de l’Oregon.

Là bas, le vert, c’est la couleur du billet mais également une manière de vivre : capitale du vélo (avec plus de 400 kilomètres de pistes cyclables), du tramway et des petits restaurants remplaçant les McDonald’s.

Classée politiquement démocrate voire « liberal » (à gauche aux Etats-Unis), la ville fait également l’objet d’une série intitulée « Portlandia » caricaturant le mode de vie de Portland. Une série qui s’accompagne d’une bande-son electro énigmatique, signée « Washed Out« .

En ce sens, Portland réalise le doux rêve d’Alain Lipietz, décrit dans son livre « Qu’est ce que l’écologie politique? » sous-titré « La Grande transformation du XXIème siècle », largement repris par Europe Ecologie Les Verts :

« L’écologie humaine ne se réduit pas à l’environnement, même si elle se fonde chez certains sur l’amour de la nature. Comme on fait son lit, on se couche, c’est notre mode de vie, de produire, de consommer, de nous distraire, qui remodèle notre environnement. »

À Portland, le vélo est une question politique, concrète. Il fait partie intégrante de l’identité de la ville: les cyclistes militent et forment des groupes de pressions sur la municipalité.

Au quotidien, les bicyclettes sont admises dans les autobus et les tramways, munis de supports à cet effet. La ville est pourvue de panneaux de signalisation indiquant la distance et la durée des voyages à vélo. Le long des pistes cyclables, on trouve des espaces verts, bistrots, « cafés-vélo« . Les hôtels offrent même un service gratuit de prêt de vélo tant les stationnements sécurisés abondent dans le centre-ville !

Le vélo est partie prenante d’une éthique : économie locale, consommation raisonnée et « bio », ouverture culturelle, responsabilité collective du bien-être. Je finis même par me demander pourquoi ce genre d’initiative n’existe pas encore massivement en France.

Les limites de la « révolution verte » à Portland

Cependant, ce mode de vie a ses limites, comme l’évoque un très bon documentaire d’Arte intitulé « Portland : bobo, bio, vélo ». Pour jouer à l’écologiste, il faut d’abord bien gagner sa vie. Sur certaines avenues de la ville, les immeubles certifiés développement durable pullulent. Mais ils ne font que masquer les problèmes, car ils ne proposent aucun changement profond de la société.

L’intégration des personnes de couleur dans le centre-ville se fait rare. Elles se déplacent par conséquent en banlieue, là où elles doivent paradoxalement utiliser la voiture pour aller travailler… Par ailleurs, la ville n’a pas encore mis à disposition un système de « vélo-partage », recouvrant toute l’agglomération de Portland. Des problématiques que l’on retrouve d’ailleurs à Paris.

Vivre en se déplaçant à vélo coûte cher et tout le monde ne peut s’offrir ce luxe. La population noire historique de la ville est remplacée subrepticement par des familles branchées et aisées. Le maire de Portland déclare à ce sujet: « La triste réalité dans notre ville, c’est que si vous êtes un habitant de couleur, la situation devient plus difficile, nous sommes conscients du problème, plus que jamais. Nous devons reconnaître que notre travail n’a pas été suffisant ».

Un vendeur de vélo ajoute : « La bicyclette va de pair avec l’embourgeoisement de la ville, cela empêche beaucoup de gens d’opter pour le vélo alors qu’il pourrait économiser de l’argent et participer à la défense de l’environnement. » 

Le vélo, un accessoire à la mode du « hipster »

Singularité donc de cette « révolution verte » : le vélo devient l’accessoire à la mode du « hipster« , le branché urbain, décalé et éduqué, suréquipé en produits Apple et toujours connecté. Quitte à laisser pour compte une large frange de la population qui ne peut aspirer à cette philosophie de vie… Ainsi, les magasins de « bike-style » deviennent monnaie courante et des vêtements originaux et très chers font leur apparition.

De prime abord, je veux bien admettre que tout le monde (ou presque) partage les idées diffusées par le courant de l’écologie politique : le « mieux-vivre », le respect de l’environnement, les bienfaits du vélo en ville.

Mais à l’image de Portland –archétype de l’aboutissement d’une politique de « cyclisme urbain »– je constate qu’en pratique, la « révolution verte » (prônée notamment en France par Eva Joly) peut aboutir à une révolution embourgeoisée et économiquement libérale.

Au fond, cette « révolution » ne change pas grand chose aux rapports de domination dans la société : entre les détenteurs et les travailleurs, entre les classes sociales, entre les différentes ethnies.

Source : http://leplus.nouvelobs.com